Quand Lucille s’installe dans le siège 14C du vol en direction de Londres (…)
Quand Lucille s’installe dans le siège 14C du vol en direction de Londres, c’était avec la vive conviction qu’elle ne remettra plus jamais les pieds à Repentigny, ville qui a vu vivre et mourir ses plus grands rêves. Adieu le bungalow, la piscine hors-terre, Maya, le chien saucisse, et le bon voisinage. Adieu Luc. Adieu le pavé uni.
Lucille et Luc, petit couple parfait, mariés alors qu’ils étaient encore tout chauds de leurs diplômes universitaires. Bons boulots. Revenu familial de plus de 100 000$. Semaines de vacances passées dans le sud. Abonnés au Club de golf. Voitures propres. Odeur de cuir. Photos professionnelles accrochées sur le mur qui bord de l’escalier qui mène à l’étage. Lit King. Tapis qui s’écrase quand on marche dessus. Le gros bonheur.
Il faut bien être fou pour quitter ce confort repentignais pour Londres, ville pluvieuse où on conduit du mauvais bord. C’est bien comme ça qu’elle se sentait, la Lucille à son Luc: comme une folle.
L’avion décolle et Lucille rumine sa Bubblicious au melon d’eau pour libéré la pression de ses oreilles. Son voisin de droite semble un peu mortifié par le manque de grâce et surtout, par le bruit rebutant produit par la bouche de Lucille. Mais notre héroïne n’y porte pas attention. Il faut ce qu’il faut dans la vie, et mâcher exagérément est présentement ce qu’il faut pour ne pas ressentir de douleurs. Courageuse Lucille.
Pendant que le vol survole l’Alaska (ou Alma, elle n’a jamais été très forte en géographie), Lucille sort de son sac de voyage de taille réglementaire, un carnet et un stylo. Après s’être installée confortablement, du Nicola Chiccone dans les oreilles pour inspirer son récit, elle planche sur le papier vierge les premiers mots de ce qui sera son journal de bord.
Janvier 2010, départ
Je suis à bord du vol qui me mènera vers ma nouvelle résidence: Londres. Tout ce qui m’est arrivé avant mon embarquement dans cet avion s’efface présentement de ma mémoire. Je ne suis plus la Lucille de Repentigny. Je suis Lucille. C’est tout. Et je trouve que l’air est un peu sec dans cet avion.
Exténuée, elle s’enfourne deux Bénadryls et prie pour dormir le plus rapidement possible. Chose qui lui est impossible depuis les dernières 247 heures. Chaque fois que le sommeil lui tend les bras pour l’accueillir chaleureusement, les événements qui ont précipité son départ lui reviennent sur grand écran et elle ne peut s’empêcher d’en chercher la cause, de fouiller ses souvenirs pour en faire ressortir la faille. En vain.
Les Bénadryls font effet, mais le cerveau de Lucille, comme pré-programmé, lui présente en HD un long métrage de déjà-vus. Dans son sommeil sur-atlantique, Lucille est parachûtée dans la nuit du 31 décembre et 1er janvier, au transfert d’année, moment charnière dans l’existence de la femme. Tout semblait y aller selon le programme, les matantes étaient couvertes de paillettes et les mononcles sirottaient leur porto en fumant leurs cigares dans le garage (endroit préalablement amménagé pour les fumeurs. Lucille est une bonne hôte). La musique se faufilait à travers les conversations et les pâtés de foie. Un vrai bon réveillon.
Le décompte allait s’ammorcer, c’était une question de secondes. Lucille était en charge de déboucher le champagne et de s’arranger pour en mettre partout. Sinon, les matantes ne pourraient pas pousser de petits cris aigüs et les mononcles devraient s’abstenir de passer des commentaires érotiques sur les talents de Lucille à faire gicler le liquide. Il faut ce qu’il faut.
Lucille s’empare de la bouteille. 10. Gosse avec le papier d’aluminium. 9. Se bât avec le petit bidule twisté en métal. 8. 7. 6. Commence à soulever légèrement le bouchon. 5. POW!
4. Le bouchon va se fracasser sur le plafond.
3. Le liquide se répand au sol.
2. Les regards des invités fusillent Lucille.
1. Lucille échappe la bouteille au sol.
0. Au lieu du “Bonne année” traditionnel, Luc lui envoie un “Je demande le divorce” en s’époumonnant.
Lucille se réveille en sursaut, en sueur, dans l’avion. Elle appuie sur le bouton qui fait que l’agente de bord vient la voir. Elle ne va pas bien. Elle panique. Les événements tournent dans sa tête.
Malgré la gentillesse de l’agente et la fraîcheur de la serviette qui lui est déposée sur la nuque, Lucille est en état de choc et cherche désespérément à comprendre pourquoi diantre elle a ainsi gâché sa vie, telle une incapable qui ne sait pas synchroniser ses mouvements avec un chronomètre inversé.
Le commandant annonce le début de la descente. Londres est à quelques milliers de kilomètres. En redressant son siège, rangeant son appareil électronique et replaçant la tablette devant elle, Lucille prie pour qu’elle s’abstienne de faire un aussi grande faute dans sa nouvelle vie.





2 Commentaires
Delicious.
Exactly what I wanted.
I couldn’t get enough.
J’exige une suite !
Je suis d’accord, il faut absolument une suite !!! Lucille, Lucille, Lucille !
J’t’m mon amie que j’ai pas vu depuis 3 siècles, mais c’est comme ça je vais continuer de t’aimer quand même
Il faut dire que j’aime bien te lire et en plus les petites nouvelles comme ça c’est parfait pour le temps que j’ai à investir en ce moment dans toute lecture